Pendant longtemps, je n’écoutais que les premières notes de la chanson « ne t’en va pas » de Marvin et Kim. Je trouvais cette chanson – qui aborde la perte d’un enfant et la question de la survie du couple – hyper triste et loin de mes problématiques.
Pourquoi est-ce que je voudrais m’infliger la douleur de la perte d’un enfant ? Surtout qu’à cette époque je n’en voulais pas ?
Personne ne m’avait dit à ce moment-là que cette problématique avait beaucoup plus de chance de devenir la mienne, car le deuil périnatal touche plus de femmes et de couples qu’on pourrait le penser.
Et puis, un jour, j’ai perdu mon fils. Je me suis retrouvée face à un vide. J’avais besoin de matériel et de matériaux qui m’aideraient à affronter cette phase de ma vie à laquelle je n’avais jamais été préparée. Personne ne m’avait dit que devenir mère impliquait aussi de devenir une mère sans enfant, de devenir la mère d’un enfant parti, de devenir la mère d’un enfant mort.
Pourtant, je savais qu’une femme pouvait être enceinte et perdre son enfant. Je savais qu’une grossesse pouvait ne pas aboutir. Je savais aussi qu’un enfant qui naissait pouvait tout autant mourir. Seulement, je le savais comme une information de la bourse. Je regarde les courts le matin, je connais deux ou trois notions. Mais cela dit, c’est un domaine très éloigné de mes intérêts.
D’autant plus que personne – dans mon éducation – n’a tenu à me faire part de cette possibilité. Personne ne m’a dit qu’une femme souffrant d’endométriose avait plus de chances de subir une fausse couche tardive, d’accoucher avant son terme.
J’ai accouché avant mon terme. Et mon fils a vécu 40 jours. Comme j’ai apprécié ces 40 jours. Je ne les échangerais pour rien au monde.
En revanche, j’aurais voulu avoir le choix. J’aurais souhaité – lorsque, à 30 ans, j’ai manifesté mon désir de maternité – être informée des risques que ce choix comportait. J’aurais souhaité consentir totalement à tomber enceinte. Mais ce n’est pas le sujet de mon écrit.
Alors, lorsque j’ai perdu mon magnifique fils, j’ai commencé à chercher du contenu, de la musique qui m’aiderait à pleurer. Et comment vous dire que j’ai commencé à apprécier la musique de Marvin et Kim. J’ai aussi recherché des livres de femmes noires qui avaient perdu un bébé, sans grand succès. Et, j’ai également recherché des podcasts de mères sans enfant pour savoir comment je devais me tenir et m’en sortir.
Le contenu est rare. Le constat est que le contenu sur le deuil périnatal se retrouve dans la pop culture, dans des séries américaines, médicales ou policières. Cependant, ce qui est critiquable, c’est que ces séries ne mettent pas forcément ou pleinement l’accent sur les combats intérieurs, sur la santé émotionnelle des parents qui luttent non seulement pour rester ensemble, mais surtout pour rester. Rester en vie. Survivre à son enfant.
Mon merveilleux fils est décédé le 14 octobre à 00h. La veille de la journée du deuil périnatal. J’y ai vu un signe. Un signe pour faire du deuil périnatal une cause pour laquelle je m’engagerai et lutterai. Un sujet pour lequel j’élèverai la voix. J’ai donc fait de ce sujet personnel une raison pour laquelle je donnerai ma vie. Mon deuil est devenu le deuil de toutes les mères sans enfant.
Je suis féministe, foncièrement, profondément féministe. Ainsi, ce prisme est fondamental dans la façon dont je perçois mon environnement et ma vie, mais surtout dans la façon dont je m’accapare des sujets sociétaux.
Oui, le deuil périnatal est définitivement un sujet de société d’une grande importance. Il bouleverse, handicape, traumatise de nombreuses femmes, emporte avec lui de nombreuses familles.
Et pourtant, je n’en ai entendu parler ailleurs que dans la pop culture, seulement quand j’y ai été confrontée. Et encore, ce fut pour découvrir qu’un tabou important le recouvrait. Les femmes de mon entourage qui avaient été confrontées au deuil périnatal s’étaient vues imposées le silence. Elles ne m’en ont parlé que quand je suis devenue une initiée. J’avais perdu mon fils.
Elles ne faisaient qu’obéir à une règle sociale : on ne doit surtout pas s’étendre sur la mort de l’enfant. Encore moins du premier. Au risque de plus en avoir. Injonction. Une injonction aux parents, mais surtout à la mère. Une injonction au silence. Elle ne doit pas pleurer l’enfant perdu en public. Elle ne doit pas le pleurer tout court. Elle doit se relever et se remettre au travail pour faire un autre enfant. S’étendre sur ce qu’on se refuse à qualifier de traumatisme ne la consolera pas. Identifier les bouleversements biologiques et psychoémotionnels qui sont siens, encore moins.
C’est encore une fois une silenciation de la parole de la femme, de son vécu, de son mal-être. La société se refuse à ce qu’elle apparaisse dévastée par la perte de son enfant. D’ailleurs pourquoi le serait-elle ? Cette grossesse – certes perdue – est la preuve qu’elle est capable de se reproduire. Alors au travail. Plus vite, elle s’y met, mieux c’est.
Pourtant, l’enfant qu’elle a perdu n’est pas remplaçable. La grossesse qu’elle a vécue ne sera pas semblable à une autre. Elle n’est pas une manufacture de production.
Et puis, qui dit qu’elle a envie de recommencer ? Qui se pose la question de ce qu’elle veut ? Qui dit que recommencer est simple et aisé pour elle, pour eux, pour elleux ? La grossesse est très souvent l’aboutissement d’un long parcours médical pendant lequel le corps de la femme est touché, assailli, envahi, piqué, secoué, consulté, jugé, pesé, sous-pesé. Et, je ne vous parle même pas de ce que subissent ses émotions. Et, je ne parle encore moins de sa vie sociale, de son emploi.
Elle subit. Et c’est elle qui est jugée. Elle subit. Et, c’est elle qui subit encore plus, c’est elle qui est délaissée.
Je vis en France. Cela me donne l’avantage d’être bien entourée médicalement. Enfin, mieux que la plupart des femmes sur la terre. J’ai accès à une psychologue clinicienne spécialisée en deuil périnatal. Mon adorable fils aurait eu trois ans. Cela fait trois ans que je la vois. Pour être correct, cela fait trois ans que nous la voyons, mon époux et moi. Trois ans que nous nous épanchons sur la douleur du vide, de l’absence. Trois ans, également, que nous nous reconstruisons un peu, un pas après l’autre, que nous renonçons à être parent(s), que nous imaginons cette parentalité différemment, que nous l’appréhendons, que nous la construisons, que nous nous reconstruisons.
Combien de femmes ont droit à cet accompagnement ? Combien de femmes peuvent se permettre de rester à pleurer l’enfant mort pendant que le mari réclame le corps et la nourriture ? Combien de femmes peuvent se permettre de pleurer l’enfant mort sans penser à comment elles se nourriront demain ?
Quand est-ce que la société créera ce cocon de guérison dans lequel les mamans d’enfants partis pourront se réfugier et vivre leur deuil ?
Tina Nicole Nelly YOUAN ILUPEJU
Maman d’un enfant parti en cours de guérison