Faits de Société

« La vraie beauté africaine » : nos bloggeuses face au mythe

— Holà la planche ! *Rires* Tête baissée, Lena pressa les pas pour se réfugier aux toilettes afin de pleurer… Regarder cette scène de la série ado actuellement en vogue m’a fait prendre conscience de beaucoup de choses et m’a fait me sentir moins seule. Ainsi, partout, les filles sont stigmatisées quand elles n’entrent pas dans les critères de beauté. C’est alors que Mélyssa et moi-même, Carine, avons décidé de partager nos expériences personnelles.

CARINE

Je me rappelle encore mot pour mot certaines phrases de mes frères, cousins, grands frères du quartier, tantes, cousines et autres. Il faut dire que j’ai grandi dans ce que l’on peut appeler un quartier populaire où tout le monde se connait et interagit et de surcroît dans une maison peuplée de garçons avec trop peu de filles.

J’ai appris à être un garçon avant de me réconcilier avec ma vraie nature, celle d’une fille

Carine

Comme chaque jour où à chaque passage d’une fille/femme  » en forme » on me rappelait que j’étais une planche, que je m’étais trompé de sexe et que jamais  » un vrai homme africain » ne s’intéresserait à moi. Car, selon eux, je n’étais pas moi-même  » une vraie femme africaine« .

Alors, j’ai commencé à m’habiller en garçon. Je tenais en horreur, ce qui d’ailleurs est toujours d’actualité, les jupes et tous les vêtements qui dessinaient les attributs de mon corps. À défaut de ne pas avoir ces attributs, je voulais qu’on me voie comme un garçon et qu’on cesse d’attendre de moi des choses. Les shorts, les grands t-shirts, les pantalons larges étaient donc les bienvenus. Ce qui était terrible, c’est que j’ai poussé le bouchon trop loin.

J’ai même appris à marcher et copier les petits tics des garçons comme mettre la main dans son entrejambe de temps à autre, parler comme eux, avoir un langage grossier envers les filles. Je voulais être un garçon, car je n’étais pas  » une vraie fille« . Ces insultes m’ont fait aussi détester gratuitement certaines filles et limiter mes interactions avec elles. Je les voyais comme une menace à mon bien-être, elles qui avaient tout pour plaire. Je préférais donc ne pas me lier d’amitié avec elles, parce que même avec celles qui semblaient, proches, je me voyais comme celle de trop. La fille sans artifice, qui s’habille en garçon parmi ces copines toutes sexy. Celle par qui les mecs passent pour courtiser ses amies, celle qui tient la lanterne aux autres. La bonne  » poto » des garçons à qui l’on fait des tapes sur l’épaule, des tcheks de mains tandis qu’on fait des révérences pour ses copines.

Cette situation a gâché mes rapports avec les hommes. Même quand des hommes ont commencé à m’approcher, je me demandais ce qu’ils pouvaient bien me trouver. Je n’avais aucune de ces choses qui, je le croyais, pourraient les intéresser chez les filles. J’étais leur  » bro » et on ne dit pas  » je t’aime » à son bro même pas quand il a un vagin.

Persuadée que mon physique était inintéressant, je m’investissais plus dans mes relations que mes partenaires. Je n’oublierai jamais les trois années passées dans une relation où on me rappelait au quotidien la faveur qu’on me faisait à être avec moi malgré la multitude de  » vraies filles » au dehors. Cet individu allait jusqu’à me montrer des photos de ses ex-copines, sœurs, cousines et me vanter leurs attributs physiques, juste pour me donner des exemples des « vraies filles » qui intéressent les hommes. La vérité est qu’il avait perçu mon manque d’estime et avait misé sur cela pour asseoir sa domination. Je devrais lui être redevable de sortir avec la planche dont personne ne veut.

C’était stressant, terrifiant d’être dans la tête en compétition avec des personnes que je ne connaissais même pas pour la plupart du temps. De nourrir du ressentiment envers des filles qui n’avaient aucun problème avec moi si ce n’est d’être dotées d’attributs physiques qui entrent dans les normes de notre société. Voilà ce que notre société réussit à faire de nous, des filles en compétition sur le critère du  »qui plaira le mieux aux hommes ».

Mon autre expérience traumatisante a été ces hommes qui venaient vers moi avec un culot désarmant pour demander des rapports sexuels et qui me sortaient comme raison : on dit que les filles minces ont de  » gros trous« , qu’elles avalent mieux« … C’est immonde qu’à 14-15-16 ans et même aujourd’hui des individus se présentent devant vous pour sortir des ignominies de cette envergure. Il y avait cet homme marié qui venait souvent dans ma maison et qui après avoir passé tout son temps à me traiter de brindille cassable et me comparer à mes cousines finit par passer des insultes au harcèlement. Dans chaque allée, chaque pièce où on se retrouvait à deux il ne cessait de me dire combien il serait content de coucher avec moi, car à ses dires les femmes minces feraient de meilleurs exploits sexuels. C’était terrifiant de le fuir tout le temps et de ne pouvoir parler à personne de ce que je vivais…

Quelques années à la suite de ces moments troubles de ma vie, je m’en veux. Je m’en veux pour toutes les fois où j’ai pleuré en silence, pour toutes les fois où j’ai envié une telle à cause des éloges que les hommes lui chantaient. Je m’en veux pour toutes ces heures passées dans les groupes Facebook ou sur Google à chercher les astuces de grand-mère pour faire grossir les seins et les fesses. Ces heures et cette énergie que je mettais pour me procurer telle poudre ou telle chose. Heureusement, j’étais assez informée pour ne pas jouer la carte des produits chimiques. J’avais connaissance des inconvénients, tout ce qui pourrait en découler pour ma santé.

Mais d’un autre côté aussi, j’étais à un âge où toutes les filles veulent être remarquées, être complimentées. Et vivre dans un environnement dans lequel chaque jour l’on te rabaisse à cause de ton apparence physique ne m’a pas été émotionnellement bénéfique. Pour répondre aux mots peut-être innocents selon eux, mais quand même avec grandes incidences sur moi, je m’investissais plus à l’école, dans la lecture, dans toutes ces choses qui ne m’étaient pas facilement accessibles. Je prenais plus au sérieux le respect et l’empathie. Je voulais à défaut de seins et de fesses avoir des choses qui allaient me faire remarquer. Je misais donc sur ce qu’ils appellent la beauté intérieure et mon intelligence. Car c’était devenu comme une évidence pour moi que hormis mon visage, rien n’était beau sur moi…

Les remarques de mes frères, cousins, grands frères du quartier et même certaines filles de mon entourage ont favorisé la naissance d’un manque d’estime personnel de ma part. Malgré les années qui passent et tout le travail fait sur moi, j’ai toujours du mal à recevoir des compliments. Je les perçois comme une moquerie. D’autres témoignages de filles sveltes m’ont tout autant troublé que mon expérience personnelle. Cette société nous rejette et nous stigmatise quand l’on ne rentre pas dans ses cases ou catégories. Il y aura toujours quelqu’un pour te trouver trop en forme, pas en forme, trop grande, trop courte…

La pression n’a pas diminué, mais je sais vivre avec. Je sais aujourd’hui que je ne dois pas vivre à travers les yeux de la société. Aujourd’hui, à toutes les insultes, remarques déplacées je réponds par le silence ou un sourire. Faire un travail de déconstruction est pesant alors parfois je laisse couler. Les gens ne vous blessent pas parce qu’ils ne connaissent pas l’incidence de leurs propos sur vous, mais parce qu’ils en ont envie et que ça les conforte dans leurs égos.

L’autre semaine encore, ma mère s’inquiétait pour mes clavicules trop visibles, car elle craignait que les gens n’inventent des rumeurs sur moi. Je n’ai pas cherché à savoir quelles rumeurs pouvaient naître de mes clavicules même si j’ai ma petite idée… Je suis dans un processus d’apprentissage continu et d’acceptation de moi. J’espère que toutes les filles stigmatisées pour leurs corpulences, formes trouveront la force nécessaire pour ne pas se laisser abattre et savoir que la société et ses pensées ou stéréotypes ne définissent pas qui elles sont ou doivent être.

La société telle qu’elle est, foncièrement patriarcale, attend beaucoup de choses des filles/femmes sans reconnaître leur humanité. Nous devons surpasser cela. Tout ceci passe par notre résistance aux stéréotypes et normes néfastes afin d’acquérir une liberté pleine où nous pourrions être nous et faire des choix uniquement pour notre bien-être.

MELYSSA

Tout a commencé au primaire, cette boîte d’incubation des complexes les plus profonds. Les sobriquets fusaient des bouches des « innocents » enfants depuis les plus basses classes, mais ce n’est qu’en CM2 que j’en ai réalisé tout le poids. Le poids, mon poids, c’était exactement ça le problème, la base du harcèlement que j’ai subi. Avant mon CM2, j’étais déjà un ‘’garçon manqué’’, ce type de petite fille toujours en short et en compagnie d’une bande de garçons.

La césure s’est produite lorsque, en pleine préparation de mon CEP, je me suis retrouvée dans une classe où la plupart étaient déjà au stade de la préadolescence. Cette période qui aurait dû être le début de mon épanouissement dans le monde a plutôt été le début d’une longue descente aux enfers. Ç’a débuté avec quelques remarques de filles qui voyaient déjà leurs courbes se former sous l’influence des hormones pubertaires : ‘’Ah, tu es mince hein’’, ‘’Tu ne manges pas bien ?’’, ‘’Tu n’as pas encore de seins à ton âge ?’’.

Au fil du temps, l’atmosphère dans la classe s’emplissait de phéromones, et avec elles, est apparu le désir de plaire aux garçons de la salle. Ces fameux garçons qui eux-mêmes étaient abrutis par les images de femmes plantureuses aux formes pulpeuses dans les médias et dans la pornographie qu’ils venaient de découvrir. Bien sûr, les remarques un peu plus blessantes, de la part des garçons cette fois, ne se sont pas fait attendre longtemps. C’était tantôt des comparaisons avec des filles plus en chair, tantôt des sobriquets moqueurs qui m’étaient jetés : ‘’Planche à repasser’’, ‘’Papier A4 ’’, ‘’Moustique’’, ‘’Fil de fer’’, et j’en passe. C’était tellement récurrent que je me suis retrouvée plus d’une fois à palper ce corps qui me semblait si difforme et dégoutant avec beaucoup de dédain. Mille et une questions se bousculaient dans ma tête ‘’pourquoi je ne ressemble pas aux autres ?’’, ‘’qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?’’, ‘’est-ce que je suis malade ?’’.

Au collège, et plus tard au lycée, l’avènement des réseaux sociaux n’a rien arrangé à mon cas. Cette fois, j’étais constamment confrontée à la vision du corps parfait, du corps ‘’légitime’’ de la femme africaine, celui qui est tout en courbes et en rondeurs. Mon mal-être n’a pas cessé de s’accroitre. « On ne fait pas à manger chez toi ?« , « Tu es vidomegon ?« , « Tu veux devenir mannequin ?’’, ‘’Quand tu marches, je parie que le vent t’emporte’’, ‘’Tu es un vrai poteau électrique toi’’.

Ces paroles si blessantes qu’on m’adressait sous couvert de ‘’blagues’’ me hantaient. Très vite, j’ai développé un appétit insatiable pour essayer de gagner ces si beaux kilos que je n’avais pas. Aujourd’hui encore, d’aucuns trouvent que j’ai un gros appétit, alors qu’il n’est que le résultat de plusieurs années passées à me forcer à manger. À ce stade, mon poids était devenu une obsession, je me palpais les hanches et la poitrine de façon compulsive.

J’avais accès à Internet, alors je me suis mise en quête de solution, vu que Google savait tout. Internet est un piège sans fin pour les personnes complexées, mais ça, je ne l’ai compris que bien plus tard. Je me privais d’argent de poche et de sommeil pour me lancer régulièrement dans de nouveaux challenges de prise de poids. Ce fut d’abord des astuces pour se forcer à manger plus, ensuite, des exercices sportifs pour accentuer ses formes, ensuite, des recettes ‘’de grand-mère’’ pour des courbes plus définies. La partie la plus sombre est sans aucun doute celle des soi-disant médicaments pharmaceutiques aux origines douteuses et aux prix exorbitants qui promettaient de me transformer en Beyoncé en un temps record. Bien heureusement, mes grands scrupules en termes de médications m’ont empêché de passer ce cap fatidique. Pourtant, cela ne m’a pas empêché de dépenser de petites fortunes dans des sous-vêtements push-up qui donnaient l’illusion de courbes plus prononcées.

De mon entourage, familial, amical et même avec mon seul petit ami de l’époque, je n’ai jamais eu l’occasion de me sentir bien dans mon corps. Ce seul petit ami contribua d’ailleurs activement à la dégradation de mon état, car il passait son temps à me rappeler que j’avais de la chance de l’avoir lui, parce que ‘’aucun n’homme n’aime les os, il n’y a que les chiens pour ça’’. C’est en me créant un cercle un peu plus sain et en me lançant dans une démarche d’acceptation de moi-même que j’ai appris — et que je continue tant bien que mal — de m’adapter à ce corps incroyable dont m’a dotée la nature. Le processus de guérison est long, douloureux, un vrai chemin alambiqué. C’est pour cela que la prévention est toujours meilleure, car elle évite de briser de petits êtres en plein développement. Pour cela, une solution qui peut sembler bénigne reste la meilleure : déconstruire les ‘’normes’’ érigées dans la société et s’accepter les uns les autres.

Au sein de la sororité, il nous revient comme devoir de contrôler nos mots qui peuvent être des maux pour certaines, même lorsqu’il s’agit de faire des ‘’blagues’’. Aussi, il est très important de savoir écouter et comprendre les sources du mal-être des unes et des autres sans y porter un regard plein de jugement, mais plutôt en leur apportant le réconfort.

AGOODOJIE!

3 réflexions au sujet de “« La vraie beauté africaine » : nos bloggeuses face au mythe”

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